Cela fait plus d’un an que j’explore le monde du catch, je pensais en avoir compris les codes et les rouages principaux, cependant lors du dernier show auquel j’ai assisté, j’ai été spectatrice d’un événement que je n’avais pas même pu imaginé possible. Nous sommes donc en Belgique pour un show regroupant plusieurs « fédérations », deux belges et une française, communément dans des shows à l’étranger de ce style, ce sont les français qui jouent les « méchants », appuyant ainsi leurs discours sur des points négatifs de la Belgique, allant de leur absence de gouvernement, à la piètre qualité de leurs autoroutes. Le show s’annonçait de bonne qualité avec rampes d’éclairage, grosse installation sonore, effets pyrotechniques et même grand écran. Pour couronner le tout, ce show s’accompagnait de démonstrations de catch par les enfants d’une école de catch locale, de danseuses et de chanteuses.
Ce show c’est vite révélé très décevant, entre des chanteuses hurlantes qui auraient fait se retourner dans sa tombe le plus sourd des morts, les danseuses perdues au milieu de la fumée lâchée en surabondance, le technicien du son incapable de lancer correctement les musiques d’entrée des catcheurs, le technicien lumière qui n’avait jamais du apprendre à se servir de la rampe de lumière et qui a donc préféré laissé allumer les néons de la salle, et la projection sur grand écran floue. Ma frustration monta très très vite et comme je l’appris par la suite, celle des catcheurs également.
Rappelons-le, le catch est avant tout un spectacle, et ici tous les éléments techniques qui construisent l’espace du spectacle se trouvant défaillant, on retombait lourdement dans la réalité d’une salle de sport sentant les canalisations.

dispositif du spectacle proposé à la WWE
Cette atmosphère finissait par transformer le sens des discours agressifs des catcheurs, ces discours ne servaient plus uniquement à rendre intelligible au public la ligne conductrice du show mais aussi à exprimer tout haut, la frustration que les hommes et les femmes derrière les catcheurs et catcheuses ressentaient. Il existe une différence sur ce point avec le catch américain ; en France, je n’ai pas l’impression que la façon de parler au micro soit créé de façon à ce que chaque catcheur soit reconnaissable. Aux états-Unis, les discours des catcheurs -en majorité écrit par une équipe de scénaristes- contiennent des tournures de phrase, des expressions propres à chaque catcheur qui correspondent à son personnage, ce qui à mon sens, délimite plus clairement ce qui relève du spectacle et ce qui n’en relève pas.
Durant tout ce show, le rôle du commentateur fût aussi bafoué. La mission principale du commentateur n’est pas uniquement d’annoncer les catcheurs et d’annoncer au public le ou les vainqueurs du combat, le présentateur est celui qui rend le spectacle plus dense, rendant intelligible d’une part ce qui se passe dans le ring d’un point de vue sportif, mais aussi de rappeler ou expliquer les rivalités existantes, l’origine du catcheur ; c’est lui qui fait aussi pencher l’avis du public vers tel ou tel catcheur. C’est surtout très important dans le catch à petite échelle comme il existe en Europe, les spectateurs n’ont pas forcément connaissances des subtilités et des interactions qui existent entre les catcheurs, les shows ne sont pas, comme aux États-Unis, diffusés à la télévision ni même sur internet, et ne sont également pas ponctués par des séquences filmiques remémorant au public tel ou tel rivalité, ou montrant telle alliance tacite entre deux catcheurs pour en faire tomber un troisième par la suite.
Tous ces éléments qui constituent l’appareil rendant intelligible le spectacle et mettent en place les limites entre les différents espaces de ce spectacles étaient donc ici absents ou inefficace, et c’est à mon sens ce qui conduisit à « l’incident » qui clôtura le show.

course poursuite entre Edge et Kane au milieu du public
Dans un spectacle de catch, l’interaction entre les catcheurs et le public est l’élément essentiel, s’il n’y a pas de public, il n’y a pas de spectacle. Bien que les résultats soient écrits à l’avance, le déroulement d’un combat peut être modifié en fonction des réactions du public. Ces réactions sont provoquées par les catcheurs mais aussi par le commentateur comme je l’ai déjà évoqué plus haut. Le public est donc acteur du spectacle au même titre que les catcheurs. Cependant, dans ce grand espace scénique, les spectateurs et les catcheurs n’occupent pas le même espace de jeu. Une frontière existe, elle est physiquement mise en place par l’installation de barrière autour du ring ou alors c’est le rôle du commentateur de bien mettre en évidence la nécessité pour le public (notamment pour sa sécurité) de ne pas franchir cette limite (selon la taille du show, un service de sécurité peut également être mis en place). Les catcheurs, au contraire, peuvent franchir cette limite et déplacer leur espace de jeu au cœur des spectateurs, pour autant cette transgression est limité dans le temps puisqu’un décompte à l’extérieur est un motif de disqualification. Le catch lui même pose donc les limites de sa propre transgression des espaces de jeux.
Durant ce dernier show, il n’y a eu ni service de sécurité, ni barrière, ni intervention du commentateur, et certains jeunes spectateurs profitèrent donc de cette absence de limite pour intervenir dans l’espace de travail des catcheurs, les dérangeant, et interférant physiquement dans le spectacle, allant même jusqu’à provoquer l’affrontement avec les catcheurs. Lors du dernier combat, un catcheur français, décida finalement de remettre en place un des spectateurs et en profita pour jouer complètement son rôle de « méchant ». La violence verbale et physique (violence toute relative, personne n’ayant été blessé) de l’altercation clôtura le spectacle, et une sorte de flottement envahie la salle, le public ne sachant plus vraiment ce qui relevait du spectacle et ce qui était réel.

Un petit screen shot de l'altercation
Après ce show, la notion de limite, de frontière, de barrière, se révéla être finalement au cœur même du fonctionnement de ce spectacle.
Ces frontières sont autant d’ordre physique que symbolique, voir sociale.
Il y a la frontière entre ce qui relève du théâtre et ce qui relève du réel, la frontière entre les différents espaces de jeux, il existe aussi une frontière très fine entre le fan de catch et le catcheur.
La frontière théâtre/réel dépasse l’espace du show, elle est aussi à l’œuvre dans un phénomène assez récent. Aujourd’hui, la WWE, c’est à dire la plus grande fédération de catch au monde, ayant voulu toucher un public très jeune, a du se conformer à certaines normes de bienséance et finit donc par perdre des spectateurs plus âgés et à la recherche de plus d’authenticité. Ces gens se dirigent donc vers une nouvelle industrie émergente dans le divertissement sportif : le MMA (art martiaux mixtes) qui est un sport d’une violence extrême, tous les coups étant bien réels et potentiellement meurtriers. C’est un dérivé des combats libres de rue. Le point intéressant et sans doute un peu dangereux, c’est qu’aujourd’hui ce spectacle, légal aux USA, et télévisé, s’est paré des mêmes codes du spectacle que le catch : on retrouve donc un ring, un commentateur, des grands écrans, des jeux de lumière, avec des combattants physiquement semblables (parfois même des catcheurs quitte le catch pour aller dans ce genre de combat, et inversement). Tout semble donc fait pour que les différences entre ces deux types de spectacles soient gommées, le danger étant plus qu’aujourd’hui des enfants regardent du MMA, le prenant pour du catch sans en comprendre les différences. Le sang a de plus refait son apparition à la télévision dans le catch, ce qui a mis en émoi la communauté internet, analysant ce retour comme la possible fin du catch en temps que « programme tout public ».
Dans ses Mythologies, Roland Barthes expliquait que « chaque signe du catch est […] doué d’une clarté totale puisqu’il faut toujours tout comprendre sur-le-champ. Dès que les adversaires sont sur le Ring, le public est investi par l’évidence des rôles. » et que « le spectateur ne souhaite pas la souffrance réelle du combattant, il goute seulement la perfection d’une iconograpie. »
Aujourd’hui, différentes choses viennent compliquer la compréhension immédiate du catch, les personnages se sont complexifiés pour incarner certaines couches de la société par exemple ; les codes du spectacle ont été modifié ; et aujourd’hui, l’homogénéisation des programmes proposés par l’industrie du spectacle tend à rendre moins intelligible le grand jeu du catch.